La tendresse aussi s'enseigne
- Diego Martinez
- 3 juin 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 heures

Version révisée et enrichie, mars 2026
À une époque qui valorise la rapidité, la compétition et l'efficacité, éduquer à la tendresse peut sembler naïf. Je crois le contraire : c'est peut-être l'une des tâches les plus urgentes de notre temps.
Un dinosaure aimable
Un matin, pendant le petit-déjeuner, mon fils a commencé à jouer au dinosaure méchant. Je lui ai demandé pourquoi il était méchant, et il m'a répondu avec la logique impeccable des enfants : parce que les dinosaures méchants étaient forts.
Alors je lui ai dit quelque chose qui m'est venu presque sans y penser : que les dinosaures gentils étaient encore plus forts, parce qu'être gentil était plus difficile qu'être méchant. Puis sont venus plusieurs «pourquoi, papa ?», comme toujours. J'ai essayé de lui expliquer que frapper, s'imposer, se moquer ou faire peur aux autres peut être facile. Ce qui est difficile, c'est de se retenir, de prendre soin, de comprendre, de partager, de ne pas humilier quand on pourrait le faire. À la fin, il a semblé comprendre. Il a continué à faire les mêmes bruits, avec la même intensité, mais ce n'était plus un dinosaure méchant. C'était un dinosaure gentil.
La scène a été brève, presque ridicule dans sa simplicité. Mais elle m'a laissé pensif. Si être aimable, empathique ou tendre demande plus de force que de se laisser emporter par l'égoïsme, alors la question devient inévitable : qui nous apprend cela ?
On cherche des professeurs pour apprendre les mathématiques, des entraîneurs pour développer le corps, des spécialistes pour améliorer une technique. Mais qui forme notre caractère ? Qui nous entraîne à la bonté, à la patience, à l'écoute, à la capacité de ne pas écraser l'autre quand on le pourrait ? Qui nous apprend que la vraie force ne fait pas toujours du bruit ?
Je n'ai pas de réponse totale, mais j'ai une intuition de plus en plus forte : la tendresse n'est pas un ornement moral. C'est une compétence humaine profonde. Et, comme toute compétence profonde, elle doit être cultivée.
Sommes-nous égoïstes ou généreux par nature ?
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Pendant longtemps, la philosophie et la science ont débattu pour savoir si l'être humain est égoïste ou généreux par nature. Hobbes voyait l'être humain dominé par l'intérêt propre. Nietzsche décrivait la volonté de puissance comme une force centrale de la vie. D'autres, comme Martin Buber, ont montré que la personne ne se réalise véritablement que dans la relation avec les autres. Il existe aussi des études sur le comportement prosocial chez les primates et les jeunes enfants qui suggèrent que la coopération, le soin et certaines formes d'altruisme ne sont pas de simples artifices culturels, mais des dispositions assez profondes de notre espèce.
Peut-être que la question n'est pas de savoir si nous sommes bons ou mauvais par nature, comme s'il fallait choisir une essence définitive. Peut-être que la vraie question est autre : quel type de monde renforce en nous le meilleur, et quel type de monde renforce le pire ?
Et c'est là que nous entrons dans un problème plus grand.
Le monde qui nous pousse vers l'individualisme
Nous vivons une époque qui pousse fortement vers l'individualisme. Les réseaux sociaux nous enferment dans des bulles d'affinité. La logique de la performance pénètre tout : il faut se démarquer, avancer, se différencier, produire, s'optimiser. L'autre apparaît facilement comme un concurrent, une menace, un obstacle ou un simple spectateur. Même quand nous parlons de développement personnel, nous le faisons souvent depuis une logique d'accumulation : plus de compétences, plus de résultats, plus d'impact, plus de visibilité.
L'école, dans trop de cas, ne corrige pas cette tendance : elle la renforce.
Dès le plus jeune âge, beaucoup apprennent que ce qui compte, c'est leur note, leur performance, leur place, leur trajectoire. Si à la fin du trimestre tu as réussi, peu importe que vingt camarades soient restés en arrière. La solidarité devient décorative ; la compétition, structurelle. On dit vouloir former des citoyens, mais on organise une grande partie de l'expérience scolaire comme une course. On s'étonne ensuite que les adultes vivent de la même façon.
La question cesse alors d'être abstraite. Il ne s'agit plus seulement de philosophie morale. Il s'agit d'éducation.
Une tendresse forte
Que se passerait-il si nous prenions au sérieux l'idée que la tendresse aussi s'enseigne ? Je ne parle pas d'une tendresse molle, naïve, incapable de poser des limites. Je parle d'une force humaine capable de reconnaître l'autre comme autre, de contenir la violence, de soutenir la vulnérabilité sans la mépriser, d'exercer l'autorité sans humilier, d'accompagner sans effacer.
En d'autres termes : je parle d'une tendresse forte.
À l'école, cela changerait beaucoup de choses. Cela changerait notre façon de corriger. Cela changerait la manière dont on parle à un élève qui échoue. Cela changerait la place que l'on donne à la coopération, au soin du groupe, à l'erreur, à la fragilité. Cela changerait aussi la formation des adultes, parce qu'on ne peut pas enseigner l'humanité depuis la pure dérégulation, la fatigue ou la dureté accumulée.
La tendresse à l'ère de l'intelligence artificielle
Et aujourd'hui, en pleine ère de l'intelligence artificielle, ce sujet devient encore plus décisif.
Pendant des années, l'école s'est organisée autour de la transmission d'informations et de certaines compétences techniques relativement stables. Mais le monde a changé. Aujourd'hui une machine peut rédiger, résumer, traduire, résoudre des problèmes, produire des images, assister des décisions et automatiser des tâches qui demandaient auparavant du temps et de l'expertise humaine. Cela va continuer à s'accélérer.
Face à cela, il y a deux réactions maladroites. La première est de nier le changement. La seconde est de s'y livrer avec une fascination enfantine. Ni l'une ni l'autre ne suffit.
Si de nombreuses capacités techniques seront assistées, transformées ou directement remplacées par des systèmes intelligents, alors la valeur de l'humain ne diminue pas : elle augmente. Et parmi ces capacités humaines, la tendresse occupe une place bien plus sérieuse qu'on ne le croit habituellement. Parce qu'une société peut se remplir d'outils puissants et rester brutale. Elle peut devenir plus efficace et en même temps plus seule, plus froide, plus incapable de prendre soin.
Dans ce contexte, éduquer à la tendresse n'est pas un luxe sentimental. C'est une question de survie culturelle.
Nous aurons besoin de personnes capables de coopérer, de discerner, de poser des limites éthiques, d'accompagner la douleur, d'écouter sans réduire l'autre à une fonction. Nous aurons besoin d'adultes qui ne confondent pas intelligence et domination, ni pouvoir et dureté. Nous aurons besoin d'écoles qui n'enseignent pas seulement à utiliser des outils, mais à ne pas se déshumaniser en les utilisant.
La tendresse comme résistance
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La tendresse, comprise ainsi, n'est pas une faiblesse. C'est une résistance.
C'est nager à contre-courant dans une époque qui pousse vers l'accélération, l'exposition, la réaction immédiate et la logique du «sauve-toi seul». C'est choisir de ne pas se moquer quand ce serait facile. C'est décider de ne pas se durcir complètement. C'est continuer à voir des personnes là où le système tend à voir du rendement, de l'utilité ou un problème.
C'est pourquoi je continue à penser à cette scène minime avec mon fils. Peut-être qu'éduquer consiste, en partie, en cela : intervenir dans les petits jeux du monde pour changer le type de force que l'on admire. Enseigner, encore et encore, que tout pouvoir ne mérite pas d'être admiré. Qu'il existe une grandeur plus discrète. Que se retenir, c'est aussi de la force. Que prendre soin, c'est aussi de la force. Qu'être juste, c'est aussi de la force. Qu'être aimable, quand tout pousse au contraire, peut être une forme haute de courage.
Je ne sais pas si une révolution de la tendresse résoudrait tous nos problèmes. Probablement pas. Mais je sais que sans elle, beaucoup de nos avancées seront creuses. On peut continuer à moderniser les outils, à réformer les discours et à accélérer les processus. Mais si on n'apprend pas à former des êtres humains capables de tendresse, on risque de devenir techniquement impressionnants et moralement misérables.
Peut-être sommes-nous encore à temps d'enseigner une autre forme de force.
Peut-être sommes-nous encore à temps de former des dinosaures aimables.





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